Sexe et cinéma : parfum de scandale en salles obscures

IEP Mag vous propose un deuxième article tiré du numéro spécial 69 de Propos. Après avoir effleuré le sujet du sexe dans les jeux-vidéos, retour au 7ème art, entre controverses et décolletés.

 

Le cinéma est né en 1895, avec la première projection des Frères Lumières, au Grand Café à Paris. Le nouvel art ne se fait pas attendre pour déclencher des polémiques : le premier scandale cinématographique suit la projection de Serpentine Dance, en 1895. On y voit une jeune fille danser pendant 20 secondes, faisant virevolter sa robe… et apparaître ses sous-vêtements. Très brièvement, certes, mais cela suffit pour provoquer un émoi chez les spectateurs. En 1896, c’est la projection de The Kiss : durant 47 secondes, un couple s’embrasse. Vivement critiqué par les journaux et les ligues bien pensantes, c’est un véritable succès : les gens se pressent pour aller voir le premier baiser du cinéma. C’est le début d’une longue histoire : les spectateurs ne peuvent s’empêcher d’être attirés par ce qui porte le parfum du scandale.

Hollywood enchaîné

Avec l’invention du cinéma, on a aussi inventé un nouveau moyen de « corrompre » les bonnes âmes. Les partisans de l’ordre et de la morale ne vont pas rester sans réagir. Surtout Outre-Atlantique. Dans les années 1930, le code Hays vient mettre un terme à un foisonnement de « débauche » sur les écrans américains. Il répond aux exigences que les ligues de vertu avaient formulées depuis un certain temps déjà. L’adoption du code fait suite à une série de scandales impliquant certaines stars, réputées pour leurs mœurs douteuses. Parmi les protagonistes, l’acteur Roscoe Arbuckle. Il est au centre de l’une des affaires les plus retentissantes qui secoue Hollywood : il est accusé d’avoir violé et tué une jeune femme au cours d’une soirée bien arrosée. A tort, mais qu’importe : l’opinion l’a déjà condamné, et à travers lui toute la profession, à qui l’étiquette de « dépravés » colle à la peau. On ne veut pas mettre en danger les recettes des productions hollywoodiennes : aussi, pour faire taire les reproches, on réalise les films de manière à ce qu’ils restent moralement acceptables, en suivant le code. Langage grossier et blasphématoire, métissage, scènes de violence et d’amour sont prohibés. Les baisers sont minutés, les décolletés millimétrés. Il est interdit de montrer un homme et une femme allongés sur le même lit.

Face à l’absurdité des règles du code Hays, excessivement strict, les réalisateurs américains font tout pour le contourner. La créativité des cinéastes se voit ainsi plus galvanisée que bridée par les strictes règles du code… Pour les transgresser, et passer tout de même entre les filets de la censure, on applique un principe simple, mais efficace. Ce qui ne peut pas être filmé doit être suggéré. Alfred Hitchcock est ainsi un véritable maître dans cet art : dans La Mort aux trousses, il use de la métaphore pour faire passer le message : voyageant en train, Cary Grant tend la main à sa partenaire, afin qu’elle vienne le rejoindre sur sa couchette. La séquence est alors coupée, et l’on voit le train pénétrer dans un tunnel… Toujours pour éviter de tomber sous le joug de la censure, il tourne Psychose en noir et blanc. La scène de la douche paraît alors moins sanglante. Les réalisateurs qui l’imitent sont nombreux, parmi eux Billy Wilder, Charles Vidor et Otto Preminger. Leur but : torturer les bien-pensants, en toute subtilité.

L’érotisme ne disparaît donc pas des écrans. En le camouflant, les réalisateurs parviennent à le sublimer. En 1946, Gilda offre aux spectateurs l’une des scènes les plus sensuelles de l’histoire du cinéma : Rita Hayworth enlève lentement son long gant noir, sur l’air de « Put the blame on mame ». La scène est restée dans l’anthologie du cinéma comme l’un des meilleurs strip-teases jamais filmé. Les stars hollywoodiennes comme elle incarnent l’image de la femme fatale, fascinant les foules grâce à leur haut potentiel érotique : Greta Garbo, Marlène Dietrich, Ava Gardner, Marilyn Monroe… Dans le rayon masculin des années cinquante, on trouve entre autres Marlon Brando, qui fait tourner les têtes de la gent féminine avec son torse musclé.

Les dessins animés ne sont pas épargnés par la pudibonderie ambiante : Betty Boop est mise à l’index par les juges de l’Etat de New York. Elle constituait en effet un « outrage permanent et réitéré à la pudeur ». Poo poo pi doo.

La transgression des règles du code Hays devenant omniprésente à Hollywood, on décide de le supprimer et de le remplacer par un système de classification des films, en 1968. Plus rien n’est interdit, mais l’accès aux salles de cinéma se voit restreint par des restrictions d’âge. On ne peut s’empêcher de penser que certains films continuent d’être édulcorés, dans l’optique de toucher le plus large public possible. Il y a ainsi cette règle qui interdit de montrer un acteur en train de fumer à l’écran, sous peine d’être interdit aux moins de 17 ans. Les grandes chaînes de télévision américaines, craignant de voir les annonceurs les abandonner, pratiquent une forme d’autocensure en abolissant le sexe des écrans aux heures de grande écoute. Sans oublier que dans les salles obscures européennes, on voit souvent des scènes qui ont été tout bonnement coupées Outre-Atlantique…

 

Classé X

S’il est un film qui reste gravé dans l’histoire du cinéma malgré son appartenance au genre X, c’est Gorge Profonde. Sorti en 1972, un peu après l’abolition définitive du code Hays, il témoigne du mouvement de contestation des mœurs traditionnelles qui a lieu aux Etats-Unis. Le film, tourné en six jours avec un budget d’environ 20 000 dollars, connaît un succès mondial et en rapporte environ 600 millions. Le scandale du Watergate a peut-être contribué à la gloire du film. En effet, le cambriolage raté du QG démocrate avait eu lieu trois jours avant sa sortie en salles, et les journalistes du Washington Post donnèrent à leur informateur secret le surnom de « Gorge Profonde ». Terminons sur une réaction de Bob Hope, humoriste, qui, lorsqu’il s’était vu demander s’il avait vu Gorge Profonde, répondit : « Oui, je pensais que c’était un documentaire sur les girafes… »

Elise L. – Sciences Po Strasbourg

 



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