Combattre l’infâme

"Proudhon et ses enfants" par Gustave CourbetPubliée dans le journal Controverses de Sciences Po Aix, IEPMag vous propose aujourd’hui une réponse à l’article « La victimocratie: quand la faiblesse devient une force« , qui n’est pas sans lien avec la polémique actuelle lancée par Claude Guéant sur les civilisations.

L’attitude convenable face aux oeillères culturelles et à l’assimilationisme ne consiste pas à exposer les bienfaits du multiculturalisme ni les dangers que portent par devers elles les crispations des cultures sur elles-mêmes – ce sont des arguments trop connus qu’il est inutile de rappeler. Surtout, ce serait faire indirectement une révérence à un raisonnement tout droit issu des bas-fonds de l’intellect. Non, l’attitude appropriée consiste à montrer l’abjection et l’indignité d’une telle posture.

Vous avez voulu transmettre une idée, même pas idiote en plus – la victimocratie – en omettant toutefois de le faire avec intelligence. Elle vous a simplement servi de ressort pour nous faire part de votre aversion pour cette facette de notre société où gagnent du terrain la parité homme-femme, la reconnaissance des homosexuels, le droit des étrangers et des communautés. Rapidement la sottise prend la parole et ne la rendra plus. Un point de départ qui aurait pu donner une réflexion intéressante se transforme en un monticule de simplifications, d’arrangements, de falsifications, de malhonnêtetés; bref, en malversation intellectuelle.

Le texte, manifestement, n’a pas été relu, a bien vite été écrit par son auteur, qui ne s’est pas aperçu du nombre important de contradictions et de non-sens qu’il contient ou a bien besoin d'un opticien.La phrase : “La victimocratie […] néglige et abroge le pluralisme, et la liberté de parole et la liberté de penser.” se trouve déconstruite quelques lignes plus loin : “ […] l’immigré renonçait donc à son identité pour adopter les coutumes de la France. Mais à partir des années 1970-1980 émergent les revendications du droit à la différence.” Comment peut-on sérieusement se récrier d’un déclin du pluralisme en s’appuyant sur l’abandon d’une politique assimilationniste et l’ascension de revendications identitaires ?! Absurde ! Cette autre phrase : “La modernité bien-pensante a retrouvé les chemins balisés du puritanisme.” est en contradiction totale avec celle-ci : “Ces revendications au droit à la différence sont dangereuses car depuis plus de 1500 ans, la France s’est construite sur Rome et le christianisme.” Mais quel est donc cet imposteur qui se moque de la complaisance puritaine de la société civile et des médias à l’endroit de ceux que l’on appelle communément “victimes”, quand il défend la pudibonderie sacro-sainte de nos racines et nos valeurs – prétendument – catholiques ! Votre préjugé : estimer que l’idiosyncrasie chrétienne de notre pays mérite que tout lui soit sacrifié. Il n’y a que les peureux devant la réalité et les inadaptés qui défendent obstinément un respect dévot à la tradition et aux mœurs.
Vous vous servez des mots à bon compte en oubliant qu’ils ont un sens, qu’ils renvoient tous à des espaces et des schémas mentaux dont on ne peut éviter les astreintes sans être ridicule dans nos propos. On ne se sert pas des mots comme on veut sans être puni par eux.

“LE MONARQUE ET LE DÉMOCRATE, LE TYRAN ET LE DICTATEUR SONT RÉPUBLICAINS”

S’en référer à la République et se placer sous son aile de la sorte n’est qu’une façon, ne nous y trompons pas, de dissimuler sournoisement les épouvantails du fascisme à ceux à qui on s’adresse. « La République ne reconnaît que les individus et non les groupes » : je distingue bien là l’imitation crâneuse du perroquet. On est las de cette vieille défroque délavée, rétrécie et devenue trop petite par l’usage intempestif qu’en font les écervelés. La République fait partie de ces mots dont sont très friands les pauvres d’esprits et auxquels ils font appel car ils y voient une aubaine pour se dispenser des contraintes qu’exige la mise en relief intellectuelle honnête et pour s’éviter le recours laborieux propre à la réflexion. Cher Alexis, la République – la res publica – est, littéralement, la chose publique. Le monarque et le démocrate, le tyran et le dictateur sont républicains1. Staline, Hitler et Mussolini étaient aussi républicains. Vous êtes républicains donc, mais votre intolérance courtise dangereusement avec une régression de la pensée qui a fait son lot de dégâts dans l’Histoire. Si la République, dans toute l’abstraction et la mystification que recouvre ce mot-roi, représente une réalité, c’est la défense des minorités – quelles qu’elles soient – face à l’intolérance bon marché et irréfléchie de la majorité2.

Il n’y a pas plus grave et dangereuse erreur de l’esprit que de confondre la cause et les effets3. Reprocherait-on à un juif l’antisémitisme d’un hitlérien, à Laurent de Villiers les abus sexuels de son frère, aux femmes la domination masculine et le patriarcat; bref à la victime d’être la cible d’un persécuteur, avant même de mettre en cause le buveur de sang ? « S’il a soif, alors qu’il boive, aucune objection à cela ! ». Ainsi raisonnera l’individu simplet pris de vertige face à l’exigence contingente due à l’action de “penser”. Alexis, les “victimes” ne sortent pas ex nihilo de la volonté d’un régime ravi de mettre certains hors de portée de jugement et de mise en cause. Si le statut de victime grossit et concerne un nombre croissant d’individus et de groupes, c’est que quelques blancs-becs aux ascendances catholiques et aux valeurs étroites ont la liberté de déverser la lie malpropre de leur passéisme, et plus que la liberté de le faire. Cette liberté imbue d’elle-même, servie par les mauvais exemples de certains de nos gouvernants, voilà ce que votre mentalité sclérosée et glacée de présomptions négatives à l’égard de ce qui vous est différent appelle de ses vœux. La ”victimocratie” n’infirme ni ne menace la libre expression; mais bien au contraire la “victimocratie” est une conséquence d’une liberté de parole très en forme. Elle est occasionnée par la  rencontre de la liberté de parole et de l’Etat de droit

“LE CRI ÉTOUFFÉ D’UN INDIVIDU PRIS À LA GORGE PAR LA PEUR, QU’UN JOUR LA DOMINATION DE LA PETITE TÊTE BLONDE AUX YEUX BLEUS PRENNENT FIN”

En face de chaque texte, il faut s’imposer la contrainte de lire entre les lignes et de faire ressortir les motivations et les sources psychologiques de l’auteur. Qu’est ce qui justifie, profondément et personnellement, qu’on écrive telle ou telle chose, et de telle ou telle manière ?

La peur. Ce texte est le cri étouffé d’un individu pris à la gorge par la peur, la peur qu’un jour la domination de la petite tête blonde aux yeux bleus prenne fin et que par un retournement de la hiérarchie sociale, l’arabe (qu’il voit simplement comme un musulman impérialiste), le noir (un singe sodomite) et l’homosexuel (un dégénéré et une déviance de la nature) ne le mettent, lui, à leur place actuel de bouc émissaire. A l’aide de sa psychologie peu avisée, le petit blanc français aux valeurs catholiques, à la petite tête blonde et aux yeux bleus crie au loup et agite d’affreux épouvantails : “Notre société est en prise à des forces de désintégration “ ; “ Le résultat d’ensemble est une dissolution de l’âme de la France.”. Certes, c’est un procédé mal dégrossi et sommaire, mais terriblement efficace. Il a fait ses preuves en Allemagne dans les années 1930. N’en déplaise à l’auteur, mais ce réflexe de faire porter sur le dos de quelques minorités tous les malheurs et les maux, les distorsions et les dégradations au sein d’une société est la recette des cuisines fascistes. Les nazis ont chargé la mule de la communauté juive, de même que les soviétiques ont fait payer la bourgeoisie. Chacun connaît le résultat.

Qu’on se le dise, la victimocratie abordée sous cette angle est le détour du racisme et de l’homophobie.

On ne s’en prend plus aux noirs et aux arabes, ou aux homosexuels directement ; mais aux victimes, qui ne sont autres que des noirs, des arabes et des homosexuels. Cette attestation d’un tel manque de raffinement, à lui seul, mérite la charge. La méthode est tout aussi grossière et malhabile que peut l’être l’auteur dans ces moments précis où il n’arrive pas à débarrasser ses idées, de la boue qui les couvre. Qu’on se le dise, la victimocratie abordée sous cette angle est le détour du racisme et de l’homophobie ; la rhétorique du xénophobe et de l’hétérosexuel intransigeant. Ceux dont le goût et les perceptions furent flattés par cet article et pour lequel ils ressentent de la sympathie ne valent pas mieux que son auteur : ils sont tout aussi nauséabonds.

“Abrogeons donc les lois qui pénalisent le racisme, au nom d’une liberté perdue sous la pression des droits de l’hommisme, celle de penser librement !”. Déverser le fiel de son racisme, ce n’est pas être « politiquement incorrect » et échapper à la « pensée unique », c’est être politiquement inconséquent, capricieux et, surtout, ignare ; alors ne vous gargarisez pas de cette qualité car c’est lorsque l’on se fait fort de la posséder qu’on est le moins à même de la posséder. Le politiquement incorrect réside dans le soulèvement des paradoxes et des contradictions, de mener la vie dure aux présupposés, aux idées reçues et aux sentiments communs.

La liberté de penser ne consiste pas à beugler des mots dans un simulacre d’assemblage et d’élaboration. Il faut que précédemment ait eu lieu l’action de l’intellect sur lui-même, analyses et critiques. Sans quoi liberté de penser n’est qu’autorisation de couiner. Pour vous, ce n’est pas ladite liberté de parole qu’il s’agit de défendre, mais le désir transpirant que la licence de parler y substitue ; autrement dit dans votre cas la licence du raciste, du xénophobe, de l’homophobe, du  misogyne. La licence de dire tout sur tout en s’épargnant de l’éthique de la responsabilité et de la réflexion ; la licence de professer des idées belliqueuses, haineuses et antisociales. Votre article témoigne de l’inconfort que vous éprouvez à que vous sentir acculé au dos de vos idéaux passéistes de la France résolument blanche, chrétienne, hétérosexuelle et phallocrate. Vous fuyez la traque d’un devenir un peu plus progressiste chaque jour, et comme la bête aux abois vous voudriez mordre d’un croc fatal un ultime fois votre détracteur. Un poursuiveur qui a pour nom féminisme, homophilie, multiculturalisme, métissage, immigration…

Ce n’est pas la noble liberté d’expression – qui, soit dit en passant, fut conquise en son temps contre vos pairs les tenants de l’ordre établi – que vous défendez mais la bassesse de la bêtise réactionnaire.

Ce n’est pas la noble liberté d’expression – qui, soit dit en passant, fut conquise en son temps contre vos pairs les tenants de l’ordre établi – que vous défendez mais la bassesse de la bêtise réactionnaire, la liberté de l’obscurantisme et l’immobilisme social. Dans un espace public de plus en plus alerte et vigilant face aux forces du passé, les personnes aux idées sommaires et faiblement élaborées ne supportent pas que les garde-fous en charge du respect des droits des personnes ne leur coupent l’herbe sous le pied et exigent quand même de faire entendre à tous leur inculture. Hélas pour vous, celui qui a longtemps été le chasseur, aujourd’hui est la bête de proie talonnée par la lumière. Pour celui qui distingue entre les lignes plus que ce que l’auteur a écrit, il est très audible qu’en votre qualité de conservateur rétrograde vous gémissiez avant tout autre chose ce renversement. C’est une amertume et une aigreur pleine de bile amère contre la disgrâce dans l’opinion et le monde des idées de vos prises de positions qui vont font débiter ces insanités. A l’avenir, abstenez-vous; qu’un individu esclave de préjugés médiévaux invoque à son secours la liberté de penser, pour s’en faire ami et défenseur, afin de légitimer une pensée arriérée est tout aussi désagréable qu’écouter un esprit borné philosopher4.

E.L. – Sciences Po Aix – Controverses




  1. « -Vous êtes républicain.
    -Républicain, oui ! Mais ce mot ne précise rien. Res Publica, c’est la chose publique, or quiconque veut la chose publique est républicain, sous quelque forme de gouvernement que ce soit , peut se dire républicain. Les rois aussi sont républicains… » Proudhon – Qu’est ce que la propriété? []
  2. Camus dont la citation exacte est celle-ci : « La démocratie, ce n’est pas la domination de la majorité mais la protection de la minorité » []
  3. Nietzsche []
  4. Schopenhauer dans un de ses aphorismes. []




3 commentaires

  1. R.P. dit :

    Il est intéressant de voir que les gens qui prônent la diversité dans la société, la vomissent quand il s’agit du champ des idées. Qualifier d’ « ignare » ou de « rétrograde » toute pensée contraire au progressisme que vous montrez dans cet article me paraît être une posture très fragile. SI l’on veut être relativiste, autant l’être jusqu’au bout, et assumer que le relativisme s’applique également au champ politique.

    Deuxième commentaire, un petit détail ; s’il votre exemple est tout à fait justifié concernant Mussolini et Staline, celui de Hitler, qui a renommé l’Allemagne en Reich (Empire), ne me paraît pas être très parlant pour montrer le caractère contingent de la notion de république.

    Débat très intéressant en tout cas, merci aux Sciences Po Aix

    PS : rhétorique et non réthorique, si vous pouvez corriger :)

  2. Vincent L. dit :

    Sur la forme, ce n’est qu’un avis, mais je trouve vraiment dommage que la noblesse de l’intention s’efface derrière la pédanterie, le mépris et le « mot pour faire un mot ».

  3. Jo dit :

    « aha on me critique !
    cela veut dire que tu es un sale nazi ! »

    c’est quoi le but de cette réponse ? prouver que le premier texte a raison ? Bah gagné.En effet ,on peut observer la haine suintante de ce texte.
    Cette réponse est bien celle d’un fasciste imposant un dogme et répondant aux questions par l’insulte ,la bave aux lèvres.
    La critique est un droit fondamental de nos sociétés.
    Et la gauche pas plus que la droite n’ont l’exclusivité de cette réalité.C’est un paramètre de cette nation.
    Et puis après 30 ans de capitalisme sauvage mâtiné d’immigration incontrôlée…qui sont les conservateurs ?
    Mmm ?
    Oui ,c’est cela ,ces gens de la pensée unique.
    Ils sont très inquiets ces gens :ils ont conquis le pouvoir ,ils veulent le garder maintenant.
    Sauf que le peuple en a marre.
    Alors ouste.
    Et avec le sourire si vous êtes RÉELLEMENT démocrate ,ce dont je doute fort.


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