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Pourquoi pas la Turquie ?

Istanbul46 Pourquoi pas la Turquie ?

En 3ème année à Istanbul, une étudiante de Sciences Po Lille se pose la question de l’intégration de la Turquie au sein de l’Union Européenne. 

Il y a quelques semaines, nous avons décidé de partir en road-trip juste entre filles d’Istanbul à Vienne, en passant par Sofia, Belgrade, Budapest, Prague et Pilsen. J’ai eu la chance d’admirer les plaines enneigées de la Serbie, de goûter la cuisine magyar, de me promener sur les rives de la Vłatva, le tout pour le plus grand plaisir de mes yeux et de mes papilles. Cependant, en tant qu’européaniste convaincue, je n’ai pas longtemps résisté à l’envie de chercher les points communs entre tous ces pays afin d’extraire peut-être l’essence d’une culture européenne commune. Et au fil de ma pensée, la question suivante m’est venue à l’esprit: mais pourquoi la Turquie n’est-elle pas encore intégrée à l’Union européenne?

Bien que le processus d’adhésion officiel ait débuté en 1987, l’intérêt d’Ankara pour la Communauté puis l’Union européenne est, lui, bien antérieur. Après avoir participé au plan Marshall en 1947, la Turquie est devenue membre fondateur de l’OECE en 1948 puis a intégré le Conseil de l’Europe en 1949 et l’OTAN en 1951. Dès les années 1960, une forte coopération s’est établie entre la Turquie et l’Union européenne, notamment avec les accords d’Ankara, dont le but était d’arriver, à terme, à une « Union politique européenne ». Les nombreuses modifications apportées à la Constitution turque ainsi que l’importante mobilisation de la classe dirigeante ont permis à une large partie de la population turque de se sentir prête à accepter d’être européenne. Mais rien n’y fait: la Turquie n’est toujours pas considérée comme acceptable au sein de l’Union européenne. Pourquoi?

Si l’on sort des considérations idéologiques christiano-conservatrices, la Turquie se trouve souvent bien au-delà des attentes européennes quant à la normalisation de son appareil d’Etat. Sur le plan socio-économique, la Turquie a connu ces dix dernières années une prospérité que des pays comme la Bulgarie ou la Lituanie ne sont pas près d’atteindre. Avec 8.3% de croissance au troisième trimestre 2011, elle est sans l’ombre d’un doute un pilier de l’économie mondiale actuelle et a fortiori de l’économie européenne. Or, ce facteur n’est que peu pris en compte par la France et l’Allemagne qui se font les pourfendeurs de l’adhésion de ce pays dit « musulman » au sein de l’Union.

Parfois, on oppose également à son intégration la trop grande persistance du nationalisme turc qui érige encore Atatürk en icône déistique et refuse les demandes de sécession du Kurdistan turc (ou Anatolie orientale) pour des raisons d’intégrité nationale et territoriale. En cela, la culture politique de la Turquie n’est pas si éloignée de celle de la France qui a eu énormément de mal à faire le deuil de l’indépendance de l’Algérie et continue à protéger son pré-carré en Afrique subsaharienne. Pourtant, la Turquie continue à vivre une modernisation sociale et culturelle tournée vers l’extérieure. Son ouverture à l’internationale se remarque dès l’école primaire par l’apprentissage des langues étrangères telles que la français, l’anglais et l’allemand, et ce jusque dans les universités qui envoient chaque année plus de 60 000 étudiants à l’étranger dont 23 000 en Erasmus. Et chaque année plus de 20 000 étudiants viennent étudier en Turquie. Elle est en phase de devenir l’une des plaques tournantes de la région, ce qui est d’ailleurs l’un des objectifs fixés par le ministère des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu qui a mis en place une politique étrangère active afin de faire de la Turquie le médiateur de la région. Sa position géographique optimale lui permet de jouer un rôle de la plus grande importance aussi bien dans les négociations énergétiques notamment avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan, que diplomatique en tant que principal interlocuteur dans les contentieux iranien et israélo-palestinien.

La Turquie vit pour la deuxième fois de son histoire une période bénie de prospérité et de prestige. Elle devient une puissance régionale globale, ce qui a tendance à effrayer quelque peu la vieille Europe. Il est en effet préférable pour les puissances déclinantes de s’unir contre la Turquie plutôt que de l’avoir comme alliée, de peur que son poids démographique et économique ainsi que son rayonnement diplomatique mettent à mal leur mainmise sur le fonctionnement de l’Union européenne. Parce qu’avec près de 78 millions d’habitants, la Turquie deviendrait le deuxième pays européen le plus peuplé, ce qui lui donnerait un pouvoir considérable au Parlement européen. Or, c’est ironiquement en grande partie pour cette raison que l’ensemble de la communauté européenne est en crise politique, économique et identitaire: la peur de l’Autre et la nostalgie d’un passé glorieux aveuglent des pays autrefois pionniers en matière d’intégration, au point de leur faire préférer une zone d’influence économiquement fragile et politiquement instable à l’élargissement et au renforcement de leur statut de grandes puissance internationales par une ouverture à l’Orient et l’intégration d’un monstre économique en passe de devenir un hub géopolitique entre deux continents. C’est donc là que reste le plus gros travail à faire en matière de coopération européenne pour arriver à une véritable Union européenne optimale et efficiente. C’est véritablement là que se joue l’avenir de l’Europe.

Aurelie AMICHIA – IEP Lille – 3A à l’université Galatasaray à Istanbul (Turquie)


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5 commentaires

  1. Thibalte dit :

    Trois points qui paraissent importants en ce qui concerne l’intégration turque, ou du moins trois arguments souvent avancés et que vous n’évoquez pas :
    - Le génocide arménien (surtout avec cette actualité brûlante de la décision du Conseil Constitutionnel français)
    - La question de Chypre
    - Plus largement la question des droits de l’homme et de la femme en Turquie ouvre un véritable débat.

    Avez-vous volontairement écarté ces problèmes ? Qu’en-pensez vous ?

    Cf. les très bons dossiers du Club du Millénaire sur la question, notamment http://clubdumillenaire.fr/2010/05/turquie-europe-le-ballet-des-droits-de-lhomme/

    • Aurelie dit :

      En effet, j’ai volontairement esquivé ces questions qui selon moi scieraient à un article beaucoup plus géopolitique. Le but de cet article était plutôt de briser les préjugés populaires, de montrer que la Turquie, c’est autre chose qu’une bande de fanatiques barbus qui mangent des loukoums et veulent islamiser l’Europe.
      Ensuite, ce sont assurément des problématiques qu’il faut encore régler.
      - En ce qui concerne le génocide arménien, en effet, ils ne le reconnaissent pas. Mais on n’a jamais fait grand cas des problèmes que d’autres pays européens ont eu avec la justice internationale. Ni la France qui a joué un rôle non-négligeable dans le génocide rwandais et qui n’a demandé pardon pour les dommages causés par l’esclavage qu’en 1995. Et puis, l’UE se montre très inflexible comme si le processus de reconnaissance du génocide était un acte qui n’engageait que la Turquie. En vérité, il implique également l’Azerbaïdjan encore en conflit avec l’Arménie et qui refuse depuis 2008 toute coopération énergétique avec la Turquie si celle-ci poursuit l’approfondissement de ses relations avec l’Arménie. La question n’est donc plus uniquement morale mais également stratégique. Or, les pays européens ont à mon sens plus d’une fois fermé les yeux sur quelques règles humanitaires fondamentales bien plus importantes pour des raisons d’intérêts nationaux. L’UE fait un peu trop sa vierge effarouchée pour que cela soit totalement crédible.
      - Pour Chypre, je reconnais les torts de la Turquie sans l’ombre d’un doute. Cependant, là aussi, l’UE n’a pas été fair-play. Si cette situation a d’abord été le fait de la Turquie seule, elle est maintenant le fait de l’inflexibilité du gouvernement chypriote grec, En 2003, Erdogan a reconnu la nécessité d’un plan de négociations rapide et a retiré son soutien à Rauf Denktash. Celui ne répond donc plus des ordres d’Ankara. En 2004, le plan Annan se présentait comme le plan des compromis qui annonçait une issue favorable à ce conflit. Cependant, ce sont les chypriotes grecs qui ont refusé, tandis que la Grèce, la Turquie, la RTCN et la Grande-Bretagne donnaient leur entière approbation. Il aujourd’hui impossible de revenir à la situation d’avant-1974, c’est évident. Pourtant, une solution était possible mais l’UE, au lieu de jouer le rôle de médiateur, a attisé les rivalités entre les deux Chypre en choisissant un camp au détriment des chypriotes turcs.
      - Enfin, parlons des droits de l’Homme. Il existe toujours en Turquie de graves violations des droits les plus élémentaires et notamment au niveau de la liberté de la presse. Mais j’aimerais juste rendre leur bonne proportion aux choses: si on veut parler de violation des droits de l’Homme, il me semble que HRW a déclassé la France de démocratie à démocratie incomplète et que Reporters sans frontière l’a également désigné comme l’un des pays les moins libre en matière de presse. En Bulgarie, il existe le dernier marché aux femmes d’Europe sans que personne ne s’en émeuve. Il me semble que l’UE fait bien peu cas de ce genre de situations alors que les droits de l’homme sont bafoués avec autant d’intensité.

      Par contre, pour le droit des femmes, je ne vous suis pas du tout. De quoi parlez-vous exactement?

      Tout ça pour dire que, oui, je suis plus que favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE et non, je ne suis pas partisane de la théorie du complot. Mais il est quand même évident, qu’il y a derrière les faits un refus idéologique évident de la part de l’UE de faire avancer le dossier turc. Elle a choisi son camp et la Turquie commence à faire de même, comprenant bien que son avenir au sein de l’UE est compromis.

  2. Eustache dit :

    « Son ouverture à l’internationale » ? Tiens, c’est dôle ça ; surtout s’il s’agit d’y voir un signe de modernisation socio-culturelle (à moins, bien sûr, qu’elle devienne effectivement le genre humain…).

    • Aurelie dit :

      Je pense effectivement que l’ouverture à l’international est un signe de modernisation socio-culturelle. Si à l’heure d’une mondialisation accrue, un pays reste hermétique à tout lien international de quelque nature qu’il soit, il doit avoir un sérieux problème de développement.
      Bien sûr, ce n’est pas le seul signe mais il me semble qu’il a quand même son importance.

  3. Lola dit :

    « En effet, j’ai volontairement esquivé ces questions qui selon moi scieraient à un article beaucoup plus géopolitique. »

    Je suis curieux de savoir comment écrire sur la stature diplomatique de la Turquie et ses relations avec l’UE sans faire de géopolitique.

    Et cette démarche de « briser les préjugés populaires » (bonjour la condescendance) en éludant les sujets-clés a sa place dans une brochure touristique, pas dans une analyse.

    Signer un article sur l’adhésion sans parler des enjeux du génocide ni de la question chypriote tient de la perte de temps. Pour ne pas dire de la malhonnêteté.


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