Entretien : que devient la Libye ?

Alors que la guerre civile subsiste en Libye, Karim s’active pour reconstruire son pays. En poste au ministère du travail libyen en relation avec l’Europe, il a accepté de livrer à une étudiante de Sciences Po Toulouse “une réalité sur laquelle on se méprend”.

 

Caroline Ache : Quels sont les principaux facteurs de la guerre civile qui a ravagé la Libye entre février et octobre 2011?

Karim : Avant tout l’économie du pays ne pouvait laisser les compagnies pétrolières occidentales indifférentes, notamment l’italienne Ente Nazionale Idrocarburi (ENI) et la française Total. Au total 85% de notre pétrole est destiné à l’Europe et nous exportons aussi du gaz. Avec les fonds issus de la rente pétrolière, le gouvernement Khadafi ne menait aucune lutte contre la pauvreté, aucune promotion de l’éducation. Il dégageait au contraire un forme de mépris envers les populations. La religion est elle aussi un facteur du conflit puisque les groupes islamistes déjà présents en Libye, ont toujours été réprimés par Khadafi. Cette exclusion a renforcer leur désir d’exister. Ils constituaient une force d’opposition très importante, implantée dans les quartiers pauvres et profitant d’hommes désillusionnés par le régime.

Des groupes ethniques et politiques libyens avaient eux aussi intérêt à mener une guerre. La Libye est un « Etat tribal » au sens où il est l’unité de plusieurs familles ou tribus. Depuis toujours, l’ouest du pays gouverne détenant 80% des responsables politiques. Mais l’est veut le pouvoir et profite de chaque conflit pour tenter de renverser la situation en place.

“Jamais la mosaïque des régions, villes et tribus n’a semblé aussi fragmentée.”

Les médias ont également joué un rôle crucial dans le lancement de la révolution. En Libye, nous avons les médias du gouvernement Khadafi, et les autres. Al Jaezera, Al arabia et Fox news ont fait la révolution car ils ont diffusé une haine de Khadafi, révélant le nombre de meurtres et de prisonniers.

Si la situation internationale était si tendue, c’est finalement en raison de la position géostratégique dont bénéficie la Libye. C’est un lieu de passage entre Afrique et Europe, comme l’ont montrés les accords européens de coopération pour freiner l’immigration. La Libye est également un lien entre Asie et Amérique, proche du canal de Suez et du Moyen Orient. Les raisons pour entraver la souveraineté de la Libye étaient trop nombreuses.

Quelle analyse faites vous de la situation en Libye aujourd’hui?

Le Conseil National de Transition libyen (CNT) renvoie l’image d’une Libye unie en route vers la prospérité et la démocratie mais la réalité est plus préoccupante. Jamais en effet, la mosaïque des régions, villes et tribus n’a semblé aussi fragmentée. Les clivages entre pro et anti Khadafi ressurgissent dans un contexte où toutes les parties sont surarmées, et la structure étatique trop faible pour abriter les différends. Il faut savoir qu’environ 90% de la population rejette le gouvernement dit “de transition” actuel. Celui-ci est composé majoritairement de membres issus du gouvernement précédent, et de responsables politiques ayant vécu hors de Libye. Ils ont étudié aux États Unis, en Angleterre, en Turquie, ils sont comme des étrangers au pouvoir. Moi qui était contre Khadafi pendant son règne, je regrette cette période où nous étions en sécurité. Désormais, dès qu’on marche dans la rue, on nous arrête et nous demande qui nous sommes, ce que l’ont fait, où l’on va.

“Khadafi a été tué car il détenait des informations dangereuses pour les gouvernements occidentaux.”

Concrètement, en quoi consiste votre action pour “lutter par les idées et non par les armes”?

Après la guerre officiellement terminée le 23 octobre 2011, nous avons créé une association pour développer l’éducation en Libye. Nous organisons des ateliers, des conférences, et j’aimerai également ouvrir un centre de langues, afin d’échanger et de s’inspirer à l’international. Mon but est que les gens comprennent pourquoi la guerre  a eu lieu et qui nous gouverne aujourd’hui. C’est un moyen de lutter contre l’ignorance des populations qui en viennent ainsi facilement à la violence. En Libye nous avons plus que jamais besoin de dialogue entre les groupes activistes, les politiques et la population afin de faire émerger une orientation commune au pays. La société civile est encore inexistante, il lui faudra du temps pour s’établir. L’important aujourd’hui et de retrouver confiance entre notre pays et de recouvrir le respect sur la scène internationale, que nous avons perdu avec la guerre civile.

“Sur la scène internationale, il nous faut recouvrir le respect que nous avons perdu avec la guerre civile”

Lorsque je vous ai avoué que j’étais française, j’ai perçu dans votre regard un mélange de surprise et de méfiance. Depuis l’activisme de la France en faveur d’une intervention militaire en Libye, j’imagine que vous nous percevez autrement…

La France nous a envoyé des armes, ce dès janvier 2011 avant l’intervention autorisée par l’ONU1. Comprenez que j’ai trouvé des armes françaises dans mon village, de quoi entretuer les hommes de mon peuple. Par cet engagement, la France s’est faite détester parmi la majorité des Libyens. Les dissidents du gouvernement actuel et les pro Khadafi ont désormais une haine envers la France. Pourtant, avant la guerre civile beaucoup de Libyens choisissaient d’aller étudier en France, des études de droit en particulier. Désormais ils se tournent vers l’Inde, la Malaisie, l’Italie. La France a perdu un pays, la France en a perdu les idées.

“La France nous a envoyé des armes, ce dès janvier 2011 avant l’intervention autorisée par l’ONU.”

Caroline Ache – 3A – Sciences Po Toulouse.


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  1. La résolution 1973 de l’ONU, votée le 17 mars 2011, prévoyait notamment une zone d’exclusion aérienne []




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