Etre un Homme 2010

Michel Sardou

Quand Michel Sardou sort un titre, on sait qu’il va y avoir du lourd, de la revendication. Quand Michel Sardou transpose l’un de ses tubes et l’actualise sauce 2010, c’est indéniablement le signe qu’il est le temps de faire une sérieuse pause et de réfléchir tous ensemble (ouais, rien que ça).

Avec le titre « femme des années 2010 », Michel Sardou jette un véritable pavé dans la mare, en endossant un sujet délicat et épineux, voire tabou, jusque là tût par la fierté et l’égo masculin : la croissante frustration de l’homme du XXIème siècle. Il aura donc fallut la personnalité emblématique de ce chanteur populaire pour que ce zeitgeist (pensée de l’ère du temps) ne devienne le théâtre d’une nouvelle bataille de la « guerre des sexes ».

C’est en effet une réelle crise identitaire que traverse le sexe pointu. En 2010, son travail est de moins en moins physique, il devient une mère, n’arrive à faire des rencontres amoureuses que par le biais d’Internet, rougit de la démocratisation des sex toys, et est accessoire à la survie financière du ménage. En bref, il ne sait plus où épanouir une masculinité en perte de vitesse, au point de frôler, dans son égarement, avec l’androgynie, comme l’a démontré le récent phénomène de la métrosexualité (et des épilations à la cire).

C’est ainsi, que depuis une quinzaine d’année, en réaction à ce constat amer, ce sont largement démocratisés deux courants opposés, deux attitudes ou philosophies aussi alarmantes et extrêmes l’une que l’autre, teintées d’un pathétisme de second degré.

Le premier de ces courants est une doctrine machiste ultra pragmatique, symbolisée par le fleurissement de véritables « sciences » du comportement féminin, dont l’objectif n’est plus de séduire, mais de pirater le cerveau de la femme, pour à nouveau, y trouver une place. Exit les Casanova, les jolis cœurs ou autres preux chevaliers. L’eau de rose et le romantisme ne font plus recette, deviennent progressivement surannés, voire même kitsch. A l’ère de l’information, le séducteur devient donc un véritable hacker. Son objectif ? Décrypter le comportement féminin, y trouver la faille, et enfin, l’exploiter pour en tirer profit. La poésie et l’imagination ont laissé leur place au Savoir –voire machiavélisme- en tant qu’arme de séduction.

J’en veux pour preuve l’apparition et le développement récent dans notre société de l’outrancier coaching de séduction à toutes les sauces, afin de gommer, et cela pour sans doute la première fois de son histoire, l’énorme crise de confiance de l’homme. Peu à peu, on voit d’ailleurs cette tendance transparaître dans la culture populaire. Le premier exemple emblématique que je citerais est le film au titre évocateur du non moins emblématique Alain Soral, « Confession d’un dragueur », sorti en 2001, ainsi que l’ensemble des œuvres écrites du personnage, de véritables manuels de manipulation et de dénigrement de la femme. Le second exemple vient lui aussi d’un film, « Magnolia », sorti en 1999, avec un Tom Cruise incarnant le rôle d’un véritable gourou de la drague, faisant valoir auprès des hommes qui ont un talon aiguille planté dans le cœur, son programme, intitulé « Séduire et détruire ». Au travers de ces films, transpire clairement la frustration de l’homme moderne, dominé par des femmes qui l’ignorent, et qui parviennent à lui insuffler ni plus ni moins qu’un réel désir de vengeance.

Le second courant, est à l’opposé, celui que l’on peut qualifier des « loosers ». Seuls, perdus, dépités, en manque de reconnaissance, ces hommes ne se sentent plus de lutter à armes égales avec une gent féminine qui les intimide purement et simplement. Exit le mâle confiant et conquérant, n’étant plus le sexe fort, il s’approprie le rôle qu’occupait la femme il n’y a encore pas si longtemps, et trouve refuge dans l’attente d’une courtisane. Ayant perdu ses pulsions, il sort occasionnellement de sa coquille, mais cette émasculation qui transparaît joue naturellement en sa défaveur. Cette attitude, résolument plus difficile à assumer que la première, reste un malaise tacite. Cependant, ce message perce timidement au grand jour, au fil de ces quinze dernières années, par le biais d’un moyen d’expression tout trouvé pour ces mélancoliques : la musique. Apparurent ainsi d’abord de nombreux groupes de « punk » U.S tels que Green Day, Good Charlotte ou encore Simple Plan (attention je sors les GROSSES références) qui furent les premiers à larmoyer sur leurs pitoyables destins amoureux, avant que ne surgissent une radicalisation de ce mouvement avec les Emo-Punks, pour continuer dans la voie de la transfiguration sexuelle précédemment évoquée.

En France, cette tendance a à elle seule suffit à dénaturaliser l’idée que l’on se faisait jusqu’alors du rap. Cette musique, réputée de « gros durs », s’est vue appropriée par des loosers affectifs tels que Fuzati du bien-nommé Klub des Loosers (2000) ou du plus récent Orelsan (2008). C’est la génération des « dépucelés » seuls au porno qui s’oublie à l’alcool. Le premier étale sa timidité et sa maladresse dans ses « conversations » téléphoniques avec Anne-Charlotte, serpentant au milieu de titres tous plus évocateurs les uns que les autres : « Pas stable », « Ne plus y croire », « Avec les larmes », « Un peu seul », avec le même constat résumé en une phrase: « Les femmes sont de mauvais miroirs, je n’aime pas l’image qu’elles me renvoient, donc à présent quand j’en croise une, je ne la regarde pas ». Et l’imagination ne fait pas défaut sur le sujet : « J’ai connu les échecs en apprenant à jouer aux dames ». J’en passe et des meilleures.

Orelsan se classe dans la même veine, mais avec un je m’en foutisme encore plus exacerbé, il revendique haut et fort son statut : « Orelsan 25 ans, célibataire, rappeur, craqueur sous pression, amateur de films amateurs ». « Différent », « Peur de l’échec », « Nolife », « Soirée ratée » sont les chansons qui traitent de ces tranches de vie de jeune homme démobilisé, grossier, en perpétuel échec amoureux, revenant seul de ses soirées (comme on peut le voir dans son dernier clip qui a fait le buzz), dans un état proche du coma. Parfois, dans leur désespoir et leur frustration, ces « loosers » tombent, de rage, dans l’injure la plus pure avec des titres extrêmement crûs et controversés tels que « Saint Valentin » ou « Sale Pute » pour Orelsan, ou encore « Sale Pute » pour Fuzati featuring TTC (je laisse votre curiosité faire le travail).

Ces deux modèles extrêmes de l’homme de 2010 sont les symptômes direct d’un phénomène absolument inédit et unique à l’échelle de l’Histoire : la complainte de l’homme blessé, qui a perdu l’admiration et l’affection des femmes, qui, en l’espace de quelques années semblent s’en être affranchies et éloignées comme jamais. Si l’histoire de l’humanité devait être résumée en une journée de 24 heures, son scénario serait alors le suivant :

A 23h10 l’homme et la femme s’embrassent, à 23h30 ils font l’amour puis s’enlacent amoureusement, pour qu’enfin, à 23h55, il ne reçoive un giga coup de pied dans les couilles.

Et croyez-moi, un mec qui s’est pris un coup dans les valseuses, c’est bon ni pour lui, ni pour elle.

Arnault Barthoulot – Sciences Po Strasbourg1




  1. L’opinion développée n’engage que son auteur et non pas la rédaction. []




6 commentaires

  1. gros seb dit :

    Bel article Barthoul !

  2. Sophie dit :

    Bel article en effet.

    Il n’aurait pas souffert, ceci dit, d’une analyse ne serait-ce qu’en surface des paroles de « Femmes des années 2010 » qui dévoilent le malaise du mâle certes, mais qui nous donnent également une idée de comment masculinité et fémininité se construisent en opposition perpétuelle.

    Sardou peint l’image de la femme devenue homme, ayant perdu toutes ses qualités féminines, une femme dénaturée. Comme si finalement elle s’était revêtue d’attributs qui ne lui appartenaient pas, avait dérobé l’homme de son essence le laissant émasculé et complètement dépourvu. Homme et femme seraient naturellement antagonistes.

    Son message est inquiétant puisque sous couvert de bienveillance, Sardou souhaite remettre la femme à sa place: celle d’un objet pour l’homme, la réduire à une entité dépendante du mâle (qui aurait besoin d’elle mais, attention, seulement si elle est passive).

    La nostalgie de Sardou dévoile sa vision genrée des relations homme-femme, une vision rigide et particulièrement sexiste. Il rêve d’un monde où la femme se rendrait enfin compte de ses erreurs, de ses illusions, de son désir d’être un être humain à part entière. Un monde où la femme reviendrait au bercail, dans les bras d’un homme qui prendrait tout en charge et soignerait tous ses maux (maux dont elle est la cause de toute façon, puisqu’elle voulait son indépendance).

    D’ailleurs, il suffit pour cela de visionner le clip vidéo dans lesquels les chœurs, chantant « être une femme », sont des femmes dénudées, au comportement servile dont la seule fonction est de faire joli dans le décor et mettre en valeur Sardou dans son costard.

    Cette chanson n’est pas singulière. Elle s’inscrit dans cette « croissante frustration de l’homme du XXIe siècle » dont tu parles, marquée par un discours infantilisant vis à vis de la femme (qui ne saurait pas ce qu’elle veut), un discours qui cherche à remettre en cause le mouvement féministe et ses avancées en déclarant qu’il a atteint ses objectifs (ça semble être à la mode de déclarer que l’égalité a été obtenue).

    Bref, je vais m’arrêter ici. Et en effet, article et thème intéressants : )

    • Benoit G dit :

      +1
      A la première vision du clip j’ai cru à une nouvelle parodie de Groland.

      Que Sardou soit un réactionnaire sexiste n’est pas nouveau, mais cette chanson relève de l’aveu pur et simple. Sardou est un con et il l’assume haut et fort.

  3. Arnault dit :

    Tout d’abord merci de votre intérêt. Je ne me suis pas attardé sur les paroles de la chanson pour deux raison.

    La première est que je laisse à tout le monde le choix de s’en faire une propre interprétation, comme tu l’as fait Sophie. Je ne rajouterais juste à cela que tout simplement : Sardou fait du Sardou.

    La seconde est naturellement le soucis de concision. Il y aurait en effet beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de choses à dire sur ce sujet de société.

    Sophie, tu parle de la liberté de la femme, et à juste titre. Personne aujourd’hui ne souhaite revenir au patriarcat, c’est un fait. Mais de manière parallèle, je ne crois pas qu’il faille pour autant tomber dans le matriarcat.

    Pourtant, dans la société en général, et malgré ce que peuvent en dire les féministes, à mon sens, c’est bien la femme qui a le pouvoir. Pour reprendre encore sur la pop culture, c’est le pouvoir de dire NON (cf. épisode de HIMYM avec J-Lo 😉 ).

    Plus encore que ça, aujourd’hui, tout est dû à la femme. Les exemples sont triviaux mais révélateurs : Les sites de rencontres sont payants pour les hommes, pas pour les femmes. Les boites de nuit aussi. Pourtant, la coutume ancestrale qui veut qu’un homme invite une femme demeure. Plus alarmant encore, sur Internet désormais, les hommes peuvent payer des femmes « ordinaires » pour qu’elles se dénudent en direct dans des strip-chauds. Les attentions des femmes se raréfient à un tel point que les hommes font tout pour ne serait-ce que dialoguer virtuellement avec une femme.

    Tout cela participe à la création du mythe suivant : les hommes ont besoin des femmes, pas l’inverse, et puisqu’ils ont de moins en moins d’attention, ils sont prêts à payer pour des miettes.

    A l’échelle de l’Histoire, on pourrait éventuellement comprendre cette simili-vengeance. A un détail près : les femmes d’aujourd’hui n’ont jamais connu cette situation précaire. C’est comme si un noir se rebellait contre le pouvoir d’aujourd’hui pour dénoncer la traite des noirs.

    Mais pour conclure, je ne pense pas que Sardou soit vraiment sexiste. Je m’explique : sa connaissance de la femme est liée au rôle historique de la femme, depuis le temps des cavernes aux années 80 (je schématise). Mais depuis, les femmes ne sont plus vraiment des femmes au sens de ce qu’elles étaient avant.
    Donc rétrospectivement, il est difficile de dire que les « vraies femmes » sont celles qui existent aujourd’hui et depuis 30 ans.
    La chanson ne traite pas vraiment des femmes, mais de l’étonnement de Sardou à la découverte de ce qu’on peut considérer comme un troisième sexe au sens où ce troisième sexe a des comportements, des us et coutumes qui n’ont pas grand chose de comparables avec ceux des hommes et femmes du passé.

  4. Arnault dit :

    Ah oui, PS : je ne vois pas pourquoi sous prétexte qu’une femme apparaît un tant soit peu dénudé dans un clip elle est « servile », ou pour reprendre un terme qu’affectionnent beaucoup les féministes son comportement soit « dégradant ».

    Il n’y a mon sens rien de servile ou de dégradant à exposer un corps lorsqu’il est beau, surtout qu’il est ensuite admiré et non pas méprisé.

    D’ailleurs, je me permets d’exprimer haut et fort ma jalousie : les femmes ont la chance de pouvoir gagner de l’argent par la seule exposition de leurs attributs, ce qui n’est pas du tout le cas des hommes. Demande à des mecs, je pense que beaucoup seraient partants pour se dénuder dans des clips contre monnaie sonnante et trébuchante, et crois moi qu’ils trouveraient pas ça dégradant.

  5. Bonjour et merci pour cet article qui est en effet fort intéressant et bien écrit.

    L’homme est en crise, et ce depuis la libération de la femme. Cependant, c’est a mon sens un passage obligé pour une prise de conscience :

    Le masculin doit reprendre sa place auprès du féminin et il s’agit d’une quête d’équilibre qui est fort passionante et pour laquelle je vois une issue positive dans un futur prochain.

    Des groups d’homme et de femmes se créent de plus en plus avec des associations comme MKP France, Sacrées Femmes issus des Etats Unis mais qui sont aussi pleinement adaptés à l’homme et la femme en europe.

    Les modèles dont nous avons besoin ne sont pas à la télé – nous devons les co-créer ensemble dans ces groupes et ne plus laisser les médias nous dicter ce que devrait être une femme (en plus d’exploiter son image) ou un homme.

    Cet article sur mon blog vous intéressera peut-etre vous et vos lecteurs a ce sujet :

    http://www.bloghomme.com/lexcuse-des-hommes-aux-femmes

    Max


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