Ingrid Betancourt, l’artifice sentimental

Ingrid Betancourt

Souvenez-vous. Le 2 juillet 2008, la Franco-colombienne Ingrid Betancourt était libérée après 6 ans et demi de détention aux mains des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie.

On se rappelle avec émotion les appels télévisés de sa fille Mélanie, la mobilisation des candidats français à la Présidentielle, l’entrevue avec Nicolas Sarkozy et le portrait sur la façade de l’Hôtel de ville de Paris.

La prise en otage d’Ingrid Betancourt a conduit à une mobilisation médiatique exceptionnelle, à la création d’un comité de soutien réunissant des personnalités et des hommes politiques de tout bord. Jamais l’opinion publique française n’a été autant au fait de la situation politique en Colombie, émue de la condition des otages et du combat de leur famille. Ingrid Betancourt, c’est un peu notre cause nationale, notre combat pour la liberté et notre démonstration de solidarité. Sa libération a été une victoire pour la France entière et un espoir pour tous les otages encore aux mains des guérillas. Mais pourquoi cette vague d’émotion ne s’est-elle pas répandue de même hors de la France ?

En Colombie, la majorité de l’opinion publique juge Ingrid « arrogante » et « ingrate »…

Ingrid Betancourt publie ce mois-ci un ouvrage intitulé Même le silence a une fin (Gallimard, 2010), en référence à un vers de Pablo Neruda, qui fut un ami de la famille. Elle y explique la condition d’otage, le quotidien de la détention chez les FARC et le besoin d’affirmer son identité. En France, l’ouvrage s’est immédiatement classé à la 8e position du Top 20 Ipsos/Livres Hebdo des meilleures ventes et au 2e rang du Palmarès des Essais et Documents, signe d’une popularité incontestable.

Pourtant, en Colombie, la majorité de l’opinion publique juge Ingrid « arrogante », « ingrate » ou encore «  ambitieuse » et son ouvrage s’annonce être un fiasco éditorial. Et pour cause : la candidate à l’élection présidentielle colombienne, créditée de moins d’1% d’intentions de vote décidait en 2002 de s’engager dans une zone particulièrement menacée par les FARC pour y mener sa campagne en toute connaissance de cause. Le Ministre colombien de la Défense, Gustavo Bell, l’avait avertie de l’absence de conditions de sécurité suffisantes, du risque encouru et de l’impossibilité de lui assurer toute protection militaire. Malgré les recommandations, la candidate a pris la route et est passée outre les avertissements des barrages militaires, signant même un document dans lequel elle atteste être responsable de sa décision. Une fois sa captivité avérée, l’armée colombienne a immédiatement multiplié les tentatives de libération et la France ira jusqu’à négocier avec les FARC l’accueil de guérilleros s’ils consentaient à libérer Ingrid Betancourt. Finalement, le 2 juillet 2008, l’armée colombienne entreprend avec risque l’ « Opération Jaque », exploit exceptionnel qui se solde par sa libération ainsi que celle de quinze autres otages.

Telle libérée se retournant contre ses libérateurs, Ingrid Betancourt a ensuite déposé une demande d’indemnisation auprès du Ministère de la Défense colombien de près de 6 millions d’euros. Face au tollé général, elle finit par la retirer mais demeure désormais au rang des personnalités les plus détestées.

Que reste-il, enfin, de l’émotion des Français pour les otages toujours aux mains des FARC ? L’amie de Dominique de Villepin est sauve, la belle-sœur de l’Ambassadeur de France à Bogota est libérée. Les projecteurs se sont baissés, la lumière s’est éteinte.
Tout va pour le mieux.

« La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité » (Pablo Neruda)

Tressia Boukhors – Sciences Po Aix1




  1. L’opinion développée n’engage que son auteur et non pas la rédaction. []




2 commentaires

  1. Southern Cross dit :

    Superbe résumé ! Merci beaucoup également pour la précision sur les papiers signés attestant de sa responsabilité, je l’ignorais.

  2. fenderbirds dit :

    nice article, keep the posts coming


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