Entretien : Des mots sur les Révolutions arabes

Photo : La réalisatrice Leila Kilani (afp.com/Martin Bureau)

Alors que des élections viennent d’avoir lieu en Égypte et en Libye, les révolutions arabes étaient à l’honneur du 8e Marathon des mots à Toulouse. Une jeune étudiante de Sciences Po Toulouse a pu suivre les invités et livrer leurs précieux témoignages à IEPMag.

Le Marathon des mots, festival de littérature créé par Olivier Poivre d’Arvor, recevait cette année trois artistes : une Marocaine, une Tunisienne et un Égyptien autour du thème « l’Europe face aux printemps arabes ». La Marocaine Leila Kilani était la première interviewée.

 « Il n’y a pas eu de révolution au Maroc, mais des soulèvements populaires ont fait pression pour des réformes. La Constitution a été modifiée. Le Maroc est un pays où la situation politique est mouvante, et nous suivons cela avec intérêt en Europe. Leila Kilani, quelle est selon vous la relation entre la jeunesse marocaine et la jeunesse européenne? »

La jeune réalisatrice récompensée à Cannes par la Quinzaine des réalisateurs, a longuement réfléchi à la question. Son film Sur la planche raconte le parcours de deux jeunes filles marocaines qui travaillent dans une usine à Tanger et rêvent d’évasion, d’une situation meilleure.

Pour Leila Kilani, la relation entre jeunesse marocaine et jeunesse européenne suit principalement l’axe de communication, de migrations, de commerce Nord/Sud. « Les pays arabes entre eux manquent de connaissance de l’autre » a-t-elle regretté. La circulation des informations et des personnes se fait malheureusement trop peu dans un sens Est/Ouest. Le monde arabe y est perdant. « Je crois que l’évolution du monde arabe devra passer par une dynamique interne d’Est en Ouest» nous a -t-elle confié, « par une plus grande connaissance de nos voisins et un partage de nos expériences.». « La confrontation Nord/Sud ne se fait plus comme avant entre deux blocs homogènes. Aujourd’hui il y a une forme claire d’hybridité : les jeunes appartiennent naturellement au monde arabe, et au monde européen par la proximité géographique.»

Les immigrés clandestins je les appelle les brûleurs

Une nouvelle génération mondialisée que décrit Leila Kilani. « Moi j’ai fait mes films avec une colère saine. Le miroir qu’on nous tend est caduque, comment pouvait-on le récupérer? Il me fallait changer l’image que l’on projette ». Parmi les images que l’on a du Maroc en Europe, il y a celle de l’immigration clandestine. La France notamment voit le Maghreb directement à travers les yeux de ses immigrés. « Les immigrés clandestins, je les appelle les brûleurs nous dit Leila Kilani. Les brûleurs car ils décident de brûler leur existence, de dépasser leur liberté afin d’accéder à de meilleures conditions de vie… auxquelles certains n’accèderont pas. Mais ils font ce sacrifice, le sacrifice de leur existence en tant que Marocains, ou Africains. »

Nous ne rêvons pas l’Europe comme une altérité, l’Europe est en nous.

 Justement aujourd’hui selon vous, quels sont les espoirs pour le Maroc, que dire de la situation actuelle?

Leila Kilani a voulu nous le dire avec franchise : « J’en ai assez que l’on réduise l’analyse de la situation au duel dictature/démocratie. Je le dis maintenant car les discussions s’éternisent souvent dans cette dualité. Cela appauvrit le débat, au détriment du Maroc. Le Maroc est dans la débrouille politique. Les Marocains s’appellent le pays «Nescafé » car leur régime ressemble à une démocratie mais la définition du contrat social est encore à inventer. Au Maroc, je vois l’avènement d’une nouvelle génération qui n’a pas peur de descendre dans la rue. La gauche a tendance à dire que la nouvelle génération ne porte aucun projet mais je vois qu’elle est porteuse d’une intuition : elle n’a pas peur de la confrontation. Et la confrontation, c’est le début d’une évolution, le témoignage d’une volonté de changement comme nous le savons.

Au Maroc, l’avènement d’une nouvelle génération qui n’a plus peur d’occuper l’espace public.

La chorégraphe tunisienne Syhem Belkhodja est elle aussi une « militante des arts ». Présidente de l’association Ness El Fen, elle a exporté la première édition du Marathon des mots à Tunis, et orchestre le festival de danse à Carthage. D’éducation française, c’est avec émotion qu’elle témoignait sur son pays et les rapports qu’il entretient avec la France.

Syhem Belkhodja, êtes-vous inquiète vous, en tant qu’artiste à Tunis?

« Vous savez, la force de la Méditerranée, c’est l’espoir. Autour de la Méditerranée, nous avons connu pour faire vite, plus de 3000 ans de dictature. Bourguiba, le dictateur éclairé, a conçu dès 1956 le modèle étonnant qu’est la Tunisie aujourd’hui. Il prônait le modernisme, un islam émancipé et surtout une sorte de féminisme ! Il a interdit la polygamie, donné le droit à l’avortement, fait doubler le mariage religieux d’un mariage civil, il a condamné le voile, supprimé les tribunaux religieux…Mais Habib Bourguiba s’est aussi comporté comme un despote avec un système à parti unique. Il contestera la légitimité des autres formations politiques. Il réprimera les islamistes dès 1979, menés alors par Rached Ghanouchi l’actuel chef du parti Ennahda. Les islamistes seront aussi réprimés sous Ben Ali, et tireront de cela une légitimité lors du soulèvement de 2011.

 A l’heure actuelle nous ne pouvons pas encore parler de révolution, car nous n’avons pas le recul sur les évènements.

Après 3000 ans de dictature le peuple a enfin parlé.

Si les islamistes ont été élu, nous dit la chorégraphe, il y a des raisons profondes à cela. Ils ont fait un travail de fond, dans les villages. Les islamistes ont longtemps assuré des fonctions sociales, particulièrement sous Ben Ali. Peu à peu ils ont formaté la pensée des tunisiens les moins immunisés. Les tunisiens qui parlaient le français ont été immunisés. Mais apprendre le français, ça coûte cher, et la TV a remplacé peu à peu la culture française surtout dans les villages. A la TV les idées des islamistes sont diffusées au travers d’émissions religieuses, de séries, de téléfilms.  Les jeunes sont formatés par la TV, et nous élites tunisiennes, nous sommes coupés de ces jeunes.

S’adressant à nous, Syhem Belkhodja nous dit alors : « vous les Français ne regardez pas la Tunisie, vous regardez le monde arabe comme un seul bloc. Je pense que notre révolution aboutira seulement si elle est relayée en Occident, en France particulièrement. Si la France sait lui donner un écho favorable. La France a perdu l’Afrique, et elle perd peu à peu le Maghreb.

Mais en Tunisie, nous avons besoin de la francophonie pour construire notre démocratie.

Comment regarder la situation actuelle en Tunisie? Quels sont les espoirs auxquels s’accrocher?

« En Tunisie, la société civile fait pousser des projets. La qualité de la Tunisie c’est l’éducation de 80% de ses jeunes, donc nous avons une jeunesse active qui fait front. Le problème c’est que le politiques parlent un autre langage que le notre. Ils parlent, mais je ne les comprends pas, les jeunes ne les comprennent pas. Sont-ils déconnectés? C’est comme s’il se constituaient deux groupes aux langages différents vivant et agissant dans le même pays. Mais ma crainte principale, c’est que l’Europe perde espoir dans les arabes. Nous allons résister, agir, mais pour que cela fasse effet il faut que vous y soyez attentifs. »

Les regards se portaient dès lors sur l’Égyptien blogueur et écrivain Mohamed Gamal Beshir, appelé Gemy Hood sur le net.

Gemy, quelle est la situation en Égypte? Quel regard portent les Européens sur le monde arabe?

Mohamed Gamal Beshir : « Je dis souvent que ce ne sont pas les rêveurs mais les pessimistes qui sont à l’origine d’une révolution. Vous savez, l’Égypte a très bien vécu sa révolution sans l’Europe. L’Europe n’est nullement intervenue et l’Égypte a pourtant réussi à faire tomber Moubarak. La révolution a été un moment historique de mobilisation car habituellement en Égypte on ne prend pas beaucoup de risques dans l’espace public. Pour survivre les Égyptiens préfèrent émigrer que lutter. Ils ont émigré massivement vers les pays du Golfe pour y travailler. Les Égyptiens sont les esclaves des pays du Golfe.

La véritable analyse doit se porter sur le cadre social. Le social prend le dessus car c’est lui le terreau de la révolution.

La question de notre rapport avec l’Europe est complexe car notre problème, c’est la méconnaissance des langues et des cultures. L’Égypte a toujours été le modèle des pays arabes, le pays dont la culture et la langue dominent, ses films et séries TV traversent le monde arabe. C’est une des raisons pour lesquelles le pays s’est peu intéressé, peu ouvert sur l’Europe notamment. On vit dans une coquille, un état d’enfermement. D’une part, les islamistes propagent l’image d’une Europe immorale qui est libérée sexuellement, libérée avec ses religions. Ils nous donnent une vision des Européens comme étant des impies. D’autre part, les militaires nous font regarder l’Europe comme un étranger espion. L’Europe apparaît comme un envahisseur, un colonisateur dangereux à travers les militaires. Pourtant, chez tous les Égyptiens le rêve d’épouser une européenne demeure. Donc je dirai qu’il y a une véritable dichotomie dans le regard que nous portons sur l’Europe, puisqu’au delà de cette méfiance diffusée par ceux qui dirigent notre pays, nous avons tous un regard égoïste envers l’Occident, envers la femme occidentale que nous rêvons d’épouser. »

Retrouvez les :

Leila Kilani pour un article dans Le Monde à la sortie de son film : http://www.lemonde.fr/cinema/article/2012/01/31/leila-kilani-j-etais-une-litteraire-je-sacralisais-l-ecrit-mais-pas-l-image_1636876_3476.html

Mohamed Gamal Beshir :  http://www.gemyhood.com/p/about-me.html

Syhem Belkhodja  présidente de Ness El fen : http://www.nesselfen.org/

 Caroline Ache – Sciences Po Toulouse

 



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