[Edito] Référendum grec : Changez le peuple !

Mais de quoi se mêlent-ils ? Les grecs vont devoir se serrer la ceinture d’une façon ou d’une autre. Les technocrates « libéreurobéats » leur ont dit. Et le peuple hellène aurait le culot de vouloir donner son avis!

Dans le grand maelström qui sert de pensée politique en Occident, on avait fini par assimiler deux concepts. La Guerre Froide aidant, un trait d’égalité avait fini par être tiré entre « économie de marché » et « démocratie libérale ». A moins que ce ne soit « démocratie de marché » et « économie libérale ». Pourtant, il faut bien constater que ces deux notions sont différentes. Elles ne relèvent tout simplement pas de la même sphère. Un système politique et un système économique n’ont ni les mêmes fonctions, ni les mêmes présupposés, ni les mêmes acteurs. On parle de citoyens d’une part et consommateurs de l’autre. Il est vrai qu’avec le développement du benchmarking pour analyser l’électorat, le recours aux agences de communication pour nous vendre les hommes politiques et autres outils modernes de faire de la politique, on avait fini par confondre….

La tentation est grande en Europe de passer définitivement dans un système post-démocratique, si le changement n’est pas déjà totalement réalisé.

Ces deux notions n’ont pourtant rien à voir. Quand Pascal Lamy expliquait sur l’antenne de France Culture le 8 janvier 2010 que, en substance, la Chine ne connaissait pas « les mêmes rigidités » en matière d’application d’une décision économique qu’en Europe, il soulignait maladroitement cette idée. En somme, une bonne dictature convenait parfois mieux aux marchés que la démocratie, par trop capricieuse. Or , la tentation est grande en Europe de passer définitivement dans un système post-démocratique, si le changement n’est pas déjà totalement réalisé. Quelle prise a encore le peuple de France sur ses choix politiques ? Quand on lui a demandé son avis sur le Traité portant Constitution pour l’Europe et qu’il a répondu qu’il n’en voulait pas, l’intelligentsia s’est acharné à le faire passer pour un ramassis de beaufs d’arrière-garde qui n’avait définitivement rien compris. La « France moisie » de Sollers en quelque sorte. Et puis finalement, sans rien lui demander, on lui a imposé exactement le même texte ou quasi en adoptant le Traité de Lisbonne… L’idéal technocratique est la panacée de nombreux experts autoproclamés qui s’épanchent à longueur d’éditoriaux pour glorifier les progrès économiques de l’Union européenne, déclamer qu’il n’y a pas d’autres alternatives, que la libéralisation est l’avenir, que les salariés doivent s’adapter aux marchés, etc…

Les grecs disent qu’au fond, ils se fichent de s’adapter aux marchés. Que, jusqu’à preuve du contraire, la souveraineté réside dans le peuple et non dans les marchés. Que la Bourse qui semble détenir le pouvoir effectif n’a pas à dicter la politique économique, voire la politique tout court d’un pays. On peut citer le Général pour éclairer le pays des Colonels : « La politique ne se fait pas à la corbeille. ». Il est impossible de souligner mieux qu’aujourd’hui l’écart existant entre la loi des marchés et celle de la démocratie.

C’est cette logique qui est fausse. Le marché n’est en rien naturel, il est totalement construit.

Les argumentaires de nos brillants politiques nationaux sont tout-à-fait révélateurs. Bernard Debré, député UMP de Paris, dans un éclair de génie, déclare : « Si on avait fait un referendum en 1941, Pétain aurait gagné. ». Doit-on en déduire que, par contre, les députés qui ont voté les pleins-pouvoirs sont moins coupables ? Ont été plus courageux ? Que refuser le plan européen équivaut à collaborer ? Avec qui ? Je ne comprends pas vraiment ce qui lui est passé par la tête mais cela devait être confus. Un niveau au-dessus, Henri Guaino estime pour sa part que « quand on est face à une catastrophe naturelle, on ne fait pas un referendum pour savoir si on appelle les pompiers. » Certes. Mais c’est exactement cette logique qui est fausse. Le marché n’est en rien naturel, il est totalement construit. A ce titre, il faut relire Foucault et plus particulièrement les cours au Collège de France sur la naissance de la biopolitique pour se souvenir que le système libéral est extrêmement normatif et non pas une jungle, contrairement à la caricature gauchiste qui en est faite. Il suffit pour s’en convaincre de se pencher sur l’amas de paperasse qui sort chaque année des usines à gaz de Bruxelles, cette accumulation de directives, règlements et autres recommandations jusqu’à la nausée pour créer les conditions de la sacro-sainte concurrence pure et parfaite.

Les grecs ont raison de prendre en charge leur destin. Il est hors de question de forcer un malade à se soigner. La Grèce est malade, elle a le droit de choisir entre les remèdes qu’on lui propose. Pour ma part, quitte à affronter le chaos, je préférerais le faire en citoyen qu’en consommateur. Et entre le choix du peuple et celui du marché, je penche davantage pour la voix d’un citoyen que celle d’un analyste de Moody’s.

Bon, de toute façon, que les libéraux de tout poils se rassurent, ils nous rabâchent à longueur d’articles et de manuels d’économie que les agents sont économiquement rationnels. La main invisible ne devrait donc pas se tromper quand il s’agira de déposer son bulletin dans l’urne….

 

Arnaud V. – 4A Sciences Po Strasbourg1




  1. L’opinion développée n’engage que son auteur et pas la rédaction. []




1 commentaire

  1. Blueglasnost dit :

    Tout à fait d’accord sur l’objet : les Grecs doivent prendre la décision quant à la politique économique qui sera menée, qu’il s’agisse d’un plan d’austérité (jusque là non appliqué) ou d’une hyperinflation après retour à une monnaie nationale qui ne manquerait pas d’être dévaluée à outrance. Tout à fait d’accord, en somme, que la souveraineté réside dans et avec le peuple, bien que Bruxelles trouve cela répugnant… Après tout, les Irlandais s’étaient déjà « trompés » et le parlement slovaque, plus récemment, avait aussi « erré »…

    Cependant, on l’oublie aussi : la souveraineté nationale débouche aussi sur la responsabilité du peuple. Si les choses tournent mal et sont le résultat de décisions souveraines, les gens doivent en assumer les conséquences. Sans responsabilité, il n’y a pas de liberté qui vaille (cf. Shaw). Les Grecs ont dépensé des années durant sans se soucier des conséquences, qu’ils en supportent maintenant les conséquences et que l’on arrête de piller les autres au nom d’une solidarité européenne qui ne saurait exister en l’absence d’un démos européen.

    Le système n’a par contre rien de libéral. Aux dernières nouvelles, lorsque les profits sont privés, les pertes sont aussi privées dans un système capitaliste libéral. Or, aujourd’hui, les profits sont demeurés privés, mais les pertes ont été socialisées, transférées au contribuable. Le système est donc purement socialiste. Etonnant que cette gauche qui ne s’en offusque pas, alors même que les transferts vers les banques se font de citoyens peu aisés vers des banquiers incompétents. Dans un système authentiquement libéral, les banques inefficaces font faillite, sont rachetées par leurs concurrents. Dans un système authentiquement libéral, les banques inefficaces ne sont pas récompensées en se servant sur le contribuable. Dans un système authentiquement libéral, les Etats dépensiers ne piochent pas dans la bourse des Etats plus économes dont les citoyens n’ont jamais autorisé les représentants à disposer ainsi de leur argent. Nous sommes bel et bien dans une ère post-démocratique, dans l’ère des Etats gloutons qui profitent de la crise pour se gorger encore plus et financer leurs amis, autrement dit, bienvenue dans l’ère du « crony capitalism ». Le tout couronné d’une technocratie européenne que nous n’avons pas élue et qui ne rend de comptes à personne. Cela n’a strictement rien de libéral, peu importe les acrobaties de Foucault. Quand les banques centrales nous volent en créant de l’inflation par la planche à billets, cela n’est pas libéral, c’est du sceau même de l’étatisme que ces actions sont marquées. Un Etat libéral, la France ? 56% du PIB en prélèvements obligatoires en 2010 (s’approchant toujours plus du 100% de l’Etat totalitaire)… Déficit public : 7%. Dette publique : 84% du PIB. Déficit de la sécurité sociale en 2009 : 20 milliards d’euros. Que l’on ne me fasse pas rire. L’austérité et la cure d’amincissement pour l’Etat n’ont jamais commencé : l’Etat continue de s’étendre et de se consolider en financant les incompétents et en créant des banques zombies sur le « modèle » japonais des années 1990… Et c’est bien cela le problème. Tu l’as d’ailleurs toi-même noté : le système bruxellois est « normatif ». L’amas de paperasse pseudo-législative n’est pas vraiment ce qui tient au coeur du libéral, est-ce par ailleurs un hasard si l’écrasante majorité des libéraux français et britanniques (dans ce dernier cas, le libéralisme est plus chez certains Tories) sont parmi les plus farouches opposants de l’UE ?

    Nous sommes d’accord sur Bruxelles, sur le référendum grec, sur la souveraineté nationale. Cependant, j’ai du mal à voir en quoi le système de l’UE est libéral.


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