L’oligarchie on la pendra !

Après quelques jours sans publication, IEP Mag vous propose pour son retour une brève éminemment politique : la dérive oligarchique de nos démocraties occidentales1. Décriée tant à gauche qu’à droite, et à fortiori par les extrêmes (Jean-Luc Mélanchon et Marine Le Pen, récemment sur le plateau du Grand Journal, en ont fait leur cheval de bataille), cette concentration des pouvoirs, supposées ou réelles déchainent les passions. Billet d’humeur politique sur le sujet par un étudiant de Sciences Po Aix.

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Début 2011, l’agence de notation Fitch Ratings abaisse la note de la Grèce pour sa dette à long terme d’un cran, passant de « BBB- » à « BB+ ». Malgré les restrictions budgétaires drastiques que vont devoir subir sa population, les marchés financiers considèrent les efforts politiques envisagés comme insuffisants. Le pays de la zone euro se voit désormais relégué parmi les émetteurs considérés comme peu fiables. Les pouvoirs publics, pourtant élus par les citoyens, restent impuissants face à la toute-puissance de la finance. La majorité se soumet à une minorité totalement externe au quotidien vécu par les Grecs.

Ces même Grecs, aujourd’hui pointés du doigt, ont pourtant, près de 2400 ans auparavant, imaginé les différentes formes de gouvernement qui servirent de base au développement de la philosophie politique. Or, des trois régimes initialement étudiés, seuls deux semblent de nos jours caractériser un système politique. La démocratie, modèle considéré comme le plus à même d’offrir et de garantir une liberté et une égalité aux individus qui la composent, ne connait que son penchant autoritaire voire dictatorial. Dans cette dernière configuration, le pouvoir n’appartiendrait non pas à la majorité du peuple mais serait détenu par une personne dirigeant selon son bon vouloir. Quid de la situation dans laquelle un petit nombre, du grec « oligo », détiendrait les rennes de l’autorité ? Cette troisième disposition, celle d’un régime oligarchique, a en réalité pris le pas sur la panacée démocratique jamais contestée. Dans son dernier ouvrage, le journaliste Hervé Kempf remet en cause cette évidence en réhabilitant un concept trop longtemps oublié.

Cette démocratie, malade, appelle à un nouveau questionnement sur la politique tristement assujettie au pouvoir économique.

Au niveau de la sphère financière, les pertes sont bien publiques quand les bénéfices restent privés : l’intervention des pouvoirs publics lors de la crise de l’automne 2008 au profit du secteur bancaire et leur légitime volonté de reprendre en main le système financier n’ont en rien changé la configuration qui sévit depuis plus de vingt ans. Cette « moralisation du capitalisme », bel oxymore, qu’avaient appelé de leurs propres vœux les plus ardents libéraux, attendra bien la prochaine crise : Wall Street vient de verser plus de 135 milliards de dollars de bonus aux employés de ses vingt-cinq plus grandes firmes, soit davantage qu’en 2007, un an avant la crise.

Cette « moralisation du capitalisme » attendra bien la prochaine crise…

L’hybridation entre pouvoir public et pouvoir privé est désormais fréquente. La privatisation de l’Etat prend sans cesse plus d’ampleur, que ce soit directement au travers du démantèlement constant du service public et de ses budgets sans cesse réduits – des enseignants aux juges en passant par les forces de l’ordre – ou de manière plus sournoise en développant la pratique de partenariat public-privé ou encore celle de la délégation de service public. Les cadres dirigeants, souvent issus des mêmes écoles – dont sciences-po puis l’ENA constituent la voie royale – ne font qu’accentuer la confusion préexistante en n’hésitant pas, après avoir effectué une carrière au sein d’un cabinet ministériel ou à la tête d’une entreprise publique, à se tourner vers le privé une fois la couleur politique du pouvoir modifiée. Messieurs Gallois, Pérol, Proglio et autres Woerth témoignent du conflit d’intérêt latent entre ces deux mondes aux intérêts théoriquement bien distincts. La récente affaire du Médiator révèle à elle seule la confusion des genres et la tentation des politiques à céder face aux douces sirènes des puissants lobbies pharmaceutiques. Lobbies qui, malgré leur interdiction, sont omniprésents dans les couloirs de l’Assemblée Nationale.

Les dirigeants des grands groupes de médias (Bouygues, Lagardère Active, Dassault etc.) nouent des liens forts avec le Président de la République

Les médias constituent, en tant que IVème pouvoir, le meilleur moyen dont dispose le peuple pour s’informer librement et connaître les positions politiques adoptées par ses représentants. Pourtant, là aussi une minorité économique contrôle les principaux vecteurs de l’information. Les groupes Bouygues, Lagardère Active, Dassault ou LVMH dont les dirigeants, quand ils ne sont pas « frère » ou témoin de mariage du Président de la République, nouent des liens assez forts avec celui-ci et concentrent la grande majorité des médias de masse en France. A l’opposé, l’information dite de « service public », sous contrôle de l’Etat, voit son indépendance mise à mal. Les récentes réformes concernant la nomination des dirigeants de France Télévision ou du groupe Radio France laissent à penser que leur devoir n’est autre que de servir ce même pouvoir. Pouvoir incarné par une poignée d’individus dont la volonté première de concourir au bien public semble s’être noyée entre sorties en yacht, soirées au Fouquet’s ou vacances et déplacements aux frais de la princesse -ou plutôt de princes peu recommandables.

Sans chercher à alimenter la théorie du complot, force est de constater que des réunions pseudo-secrètes, comme celle du Siècle qui rassemblent une fois par mois le gratin des sphères économico-politico-médiatiques, ne peuvent qu’accréditer la vision d’un pouvoir détenue par une minorité influente. Si le régime oligarchique ne s’est pas encore totalement substitué au démocratique, ce dernier, actuellement malade, nécessite une reconquête de la part de ses concitoyens dont la « chose publique » ne doit pas leur échapper. Ne plus subir la politique mais s’y investir : l’indignation, préalable et nécessaire, doit enfin laisser place à l’action. En effet, « l’oligarchie ça suffit, vive la démocratie ».

David COURBET




  1. L’oligarchie étant définie comme un « régime politique dans lequelle les pouvoirs sont entre les mains d’un petit nombre d’individus, de quelques familles ou d’une petite partie de la population » []




8 commentaires

  1. Hélène M. dit :

    Mais la démocratie a-t-elle jamais existé dans sa forme pure ?

    Une de tes dernières phrases (« Si le régime oligarchique ne s’est pas encore totalement substitué au démocratique, ce dernier, actuellement malade, nécessite une reconquête de la part de ses concitoyens dont la « chose publique » ne doit pas leur échapper. ») suggère en effet deux choses : premièrement que l’oligarchie est en train de se substituer à la démocratie, deuxièmement que la démocratie a bel et bien été un jour conquise par les citoyens.

    Il serait intéressant de savoir à quel régime (et de quelle époque) tu compares le régime actuel. Où se situe dans l’histoire ce fameux « avant » qui était soi-disant plus démocratique ?

    • David Courbet dit :

      Merci Hélène pour ta réponse.

      Etant donné le caractère et la nature du régime démocratique, atteindre celui-ci s’avèrerait tâche difficile, si ce n’est impossible. Sauf pour la « nation corse » dirait J.J Rousseau.

      Pour autant, l’idéal démocratique s’est construit petit à petit avec la IIIème République. Sans ressortir les cours de HIP ou d’Histoire, c’est à la Libération qu’enfin le peuple veut reprendre le dessus sur les décisions du pouvoir.

      Je suis d’accord avec toi que ce régime démocratique tant désirée n’a peut-être (voire certainement) jamais connu le jour en France. Pour autant, on peut dire que depuis une trentaine d’années, on fait marche arrière: le système économique a pris le pas sur la vie commune. Le pouvoir se voit petit à petit accaparé par des minorités politico-économico-financières.

      Ce que j’ai voulu faire transparaitre à travers cet article est plus le fait d’un retour en arrière plutôt que de la sortie d’un régime démocratique.

      • Hélène M. dit :

        D’accord. Mais à mon avis ton appel à plus d’investissement en politique des citoyens ne résoudra pas le gros problème de fond, c’est-à-dire le fait qu’avec la mondialisation, le capital n’a plus besoin de passer un compromis avec le travail. C’est pour ça que l’élite économique est désormais beaucoup moins dépendante du pouvoir politique. Tu le soulignes toi-même : « …la politique tristement assujettie au pouvoir économique. »

        Ou alors tu ne vas pas jusqu’au bout de ton raisonnement (qui semble très proche de celui de Besancenot).

        • David dit :

          « Ou alors tu ne vas pas jusqu’au bout de ton raisonnement (qui semble très proche de celui de Besancenot) », je ne vois pas trop ce que tu sous-entend par-là.

          Mais le problème de fond, c’est justement celui que tu mets de côté: ce n’est qu’à travers un réinvestissement de la sphère politique par les citoyens que tout changement pourra se réaliser. Et quand tu dis que « avec la mondialisation, le capital n’a plus besoin de passer un compromis avec le travail », c’est justement tout le contraire: si ce travail n’est plus aussi disponible (et « docile » comme diraient certains, dont la personne que tu cites plus haut), le capital n’est rien. Le régime chinois, oh combien détestable, s’en rend bien compte aujourd’hui avec les velléités croissantes des travailleurs pour de meilleures conditions de travail et la hausse de leurs salaires. Car qui créées les richesses? Dans le monde réel, ce sont bel et bien les travailleurs (et qui plus est citoyens). Tant que ceux-ci ne seront pas tous remplacés par des machines…

          • Hélène M. dit :

            J’ai comparé ton raisonnement à celui de Besancenot parce que j’y retrouve certains accents révolutionnaires, ne serait-ce que dans le titre de l’article, ainsi que l’opposition à la privatisation de l’Etat et une certaine haine envers les élites. C’est ton droit le plus strict, au demeurant, et dis-moi si je me trompe.

            Pour en revenir au réinvestissement de la sphère politique par les citoyens, pourrais-tu être plus concret ? Moins d’abstention aux élections ? Des élus plus sociologiquement représentatifs de la population ? Etc.

            Concernant le capital et le travail, tu me sembles nier la réalité des rapports de force. Va dire aux millions de chômeurs qu’ils devraient être « moins disponibles » ! Ton exemple de la Chine est d’ailleurs très intéressant, précisément parce que là-bas, si les travailleurs se permettent de faire la grève et de réclamer de meilleures conditions de travail, c’est parce qu’il y a plus de postes à pourvoir que de demandeurs d’emploi (c’est du moins ce que j’ai entendu dans un reportage sur Arte). Or, en France, c’est le contraire.

  2. Hélène M. dit :

    En faisant une recherche rapide sur google, je suis tombée sur cet article du Figaro :

    http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2010/04/02/04016-20100402ARTFIG00427-comment-la-chine-pousse-les-salaires-a-la-hausse-.php

    Ce serait le gouvernement chinois lui-même qui orchestrerait le phénomène.

    • David dit :

      Merci. Je suis content que mon article te fasse autant réagir et t’intéresse à un tel point.

      Or, dès qu’il s’agit de parler « d’élites » ou de remise en cause du pouvoir, tout de suite on sort le drapeau rouge. Et pourtant, rien qu’en lisant Bourdieu, on arrive à comprendre pas mal le fonctionnement d’un tel système qui se dit égalitaire mais qui en réalité ne cherche qu’à reproduire les inégalités présentes.
      Désolé de te décevoir, mais avant que d’aller fouiller dans je ne sais quel programme du NPA et du méchant (et surtout dangereux!) Besancenot, il suffisait de lire Hervé Kempf, journaliste au quotidien Le Monde (oh combien révolutionnaire et connu pour ses penchants trotskistes), dont le dernier livre s’intitule « L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie ». Il était venu à l’IEP d’Aix (chez les bouseux) pour le présenter et faire une conférence très intéressante sur ces thématiques.

      Donc je m’arrêterai là. Merci cependant au MEDEF sans qui nous n’aurions malheureusement pas de travail. Merci.


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