Baltasar Garzón, la saga du juge jugé

Une étudiante de Sciences Po Rennes nous propose un portrait du juge espagnol Baltasar Garzón, dont la notoriété n’est plus à établir en Espagne mais dont le nom nous est peu familier de l’autre côté des Pyrénées. Ce portrait nous invite à réfléchir sur la marge de liberté du juge dans son action face à la loi dans nos démocraties occidentales.

L’année 2010 a été véritablement marquée par une crise sociétale, impulsée par la mise en accusation de la rock star de la justice espagnole, le juge de l’Audience Nationale, le dénommé  Baltasar Garzón. La polémique est lancée dès le mois d’avril avec la décision du Tribunal suprême de le traduire en justice pour prévarication.

Ce beau mot technico-judiciaire, sûrement inconnu au bataillon de votre vocabulaire, désigne en fait tout simplement le fait de bafouer une loi existante. Le « juge espagnol le plus connu » a en effet été accusé d’ignorer la loi d’Amnistie de 1977, promulguée après la chute de Franco, qui permet aux atrocités du franquisme de tomber aux oubliettes, sans passer par la case justice. La loi dite de Mémoire historique de 2007 tente de mettre fin à cette tendance de déni du passé grâce au versement de pensions aux familles aux dissidents du franquisme stigmatisés, à la possibilité pour les enfants et les petits-enfants des exilés d’obtenir la nationalité espagnole et enfin au retrait de tous les symboles franquistes en Espagne comme les statues, les plaques commémoratives ou encore le nom des rues. Un an plus tard, Garzón pose un décret qui s’autorise des libertés par rapport à la précédente loi en demandant l’ouverture systématique des fosses communes de la guerre civile et l’enquête des crimes du franquisme.
Ce juge rebelle est pourtant conscient de la portée de son acte dans la mesure où dès les années 1980 il a commencé à se mettre à dos de nombreux groupuscules espagnols ou des hommes de pouvoir en enquêtant sur le terrorisme, son ennemi numéro un. Dans les années 1980, l’Espagne est sous l’égide des socialistes. Sous la cape du justicier, il commence alors à enquêter sur les Groupes Anti-terroristes de Libération (GAL), qui grâce à un soutien des hauts dirigeants socialistes, mèneraient à bien une forme de sale guerre contre le terrorisme basque d’ETA en employant des méthodes dénuées de toute légitimité telles que les séquestrations ou les assassinats. C’est donc véritablement à partir de cette période que Baltasar Garzón se forge une notoriété dans le milieu, suivie des années 1990 où il s’en prend directement aux membres d’ETA puis à Pinochet en personne qu’il a accusé de crime contre l’humanité. Les Espagnols voient alors en lui un « supergarzón », un juge aux supers pouvoirs prêt à affronter n’importe quel ennemi de la démocratie. Il devient rapidement une icône de la justice universelle, le bouclier de la démocratie en Espagne.
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Pourtant, malgré cette renommée nationale, 2010 n’a pas été à même d’empêcher la virulence de la polémique dont il a été victime. L’homme aux supers pouvoirs a ainsi divisé l’opinion publique espagnole. D’immenses mouvements de soutien ont été organisés après sa mise en accusation, aussi bien à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Espagne, par des juges et des organisations de défense des droits de l’homme. Le juge Luciano Varela a initié un combat de coqs en mettant en cause son confrère pour prévarication. Le non-respect des lois de 1977 et de 2007, en relation avec l’ombre tenace du franquisme, est donc à l’origine de la suspension de ses fonctions le 14 mai dernier. La décision du Conseil Général du Pouvoir Judiciaire espagnol (CGPJ) est tombée sans vergogne alors même que la rue espagnole s’était mobilisée contre cette injustice. Pedro Almodóvar, ainsi que d’autres personnalités espagnoles s’étaient ligués contre son jugement pour donner plus de voix à la mobilisation. Le réalisateur avait alors déclaré que « La société a une dette morale envers ceux dont la guerre a causé la perte et envers les familles de ces 113 000 cadavres qui gisent dans les fosses. Si la Phalange espagnole assoit Garzón sur le banc des accusés, ça serait comme si Franco gagnait à nouveau et cela est très difficile à digérer ». Malgré les bonnes intentions de pointures espagnoles, la suspension du juge dans l’attente de son jugement semble irrémédiable. A l’heure d’aujourd’hui, la sentence finale n’étant pas encore tombée a permis à Garzón de s’exiler à La Haye et de trouver refuge dans la Cour Pénale Internationale (CPI) sur laquelle il s’est toujours appuyé pour défendre les couleurs de la justice universelle. L’arroseur arrosé, le juge jugé, tel semble être pourtant l’épilogue de la saga Garzón.
Maïwenn Bordron, étudiante en première année à Sciences Po Rennes


1 commentaire

  1. Isaac van Poperinghe dit :

    L’Espagne est une démocratie, non? Et en démocratie, on respecte la loi ou on la change, aussi simple que ça…


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